A propos

Raphaëlle Duquesnoy travaille en équilibre entre l’image et le son, sur la question de l’écoute du vivant.

Son parcours commence dans l’ombre des studios, début 2000. Ingénieure du son puis fondatrice du Noize Maker studio en 2007, Raphaëlle Duquesnoy officie l’enregistrement, le mixage et la production musicale tout en flirtant avec le monde de la radio. Mais c’est par ses collaborations avec le Fresnoy – Studio National d’Art Contemporain et la Malterie à Lille que sa pratique bascule vers l’art sonore, là où l’écoute devient matière sculpturale.

Le tournant s’opère en 2015 avec Human & Trees, installation végétale exposée avec Art Zoyd à Valenciennes puis à la Quinzaine numérique de Mons. Chaque effleurement sur les branches active des nappes sonores et des bribes de poèmes, connectant le public au sort des arbres et à la vie des forêts primaires. Cette rencontre entre le vivant et le sonore trace une ligne directrice qui ne la quittera plus.
La même année, elle intègre l’École Supérieure des Beaux-Arts du Mans. Son projet de diplôme en 2017, Echo-logical Space, confirme la dimension écologique de son propos : inspirée par Max Neuhaus, cette installation d’holographie sonore sculpte des zones acoustiques dans l’espace architectural, révélant en miroir le lieu qui l’accueille. L’écoute devient ici outil de perception et de conscience de l’environnement.

Depuis 2018, installée à Nantes, Raphaëlle Duquesnoy déploie une pratique où chaque œuvre interroge notre rapport au vivant menacé. En 2019, lauréate de la bourse ARTEX de la Région Pays de la Loire, elle développe à l’ENSA de Nantes S.M.O.G., installation qui traduit en temps réel la qualité de l’air en nappes sonores. Les données environnementales – particules fines, gaz polluants – deviennent matière audible, révélant une pollution impalpable et insidieuse.

Parallèlement, l’artiste développe des dispositifs d’écoute qui ne produisent aucun son mais amplifient l’existant. Depuis 2019, les Hortillophones – pavillons acoustiques en céramique inspirés de la physiologie de l’oreille – ponctuent le Festival International des Jardins des Hortillonnages d’Amiens, invitant à des pauses contemplatives aux aguets des bruissements de la végétation et du chant des oiseaux. In-Ouïr In Vivo (2023), sculpture monumentale en chaux-chanvre installée à Saint-Brevin, agit comme un cornet acoustique tourné vers l’océan et l’estran en mutation. Sneffels (2022), dispositif de métal enraciné dans le sol à Rezé, capte et restitue les sons d’un processus de résilience biologique. Ces machineries acoustiques matérialisent une conviction : l’écoute révèle ce que l’œil ne peut voir, elle est un formidable moyen de sensibilisation à l’écologie du paysage.

Quand l’artiste crée des sons, c’est pour alerter. Public Address System (2023), pavillon sonore hybride qui s’anime toutes les vingt minutes, nous rappelle qu’à cette même fréquence, une espèce animale ou végétale disparaît en raison des activités humaines. À chant sacré (2022-2024) va plus loin encore : de petites boîtes à musique manuelles reproduisent mécaniquement le chant du Phragmite Aquatique, passereau le plus menacé d’extinction en Europe continentale et emblématique des zones humides de l’estuaire de la Loire. Sacralisés sous cloche comme des reliques de l’anthropocène, ces chants interrogent ce paradoxe : le chant des oiseaux rendrait plus heureux que l’argent, alors que la croissance économique est la cause directe de leur extinction.

Mais si ses installations alertent, elles le font toujours par la poésie et l’expérience sensible. Sonnaille (2024-2025), déclinaison du fūrin japonais, compose de petites cloches suspendant des vœux brodés – « écouter agir guérir ». La broderie, geste patient et ancestral souvent relégué au féminin domestique, devient acte de résistance poétique. Chaque vœu cousu à la main formule l’écoute comme premier geste de réparation face aux violences faites aux corps et au vivant, une triade qui fait de l’écoute le fondement d’une réparation possible, individuelle et collective. Cette dimension spirituelle et méditative traverse également ses broderies florales où le mot « écoute » s’inscrit comme mantra visuel, affirmant que l’écoute et le soin sont des actes politiques face à un monde qui privilégie le bruit, la vitesse et la domination.

De FramePhonic (2016), cadre-instrument qui permettait de manipuler le son ambiant par le geste, à Métaphore Acoustique (2018), composition ambisonique révélant la musicalité cachée des ambiances urbaines, en passant par ses cartographies sonores et balades urbaines comme Pas de Côté à Saint-Nazaire (2019), chaque œuvre incarne une même conviction : écouter, c’est se rendre disponible à soi-même et au monde, c’est privilégier le questionnement pour faire avancer la réflexion. L’écoute est un gage de présence et d’ancrage dans l’instant. L’écoute est un acte de résistance.

Cette exploration constante de nouveaux dispositifs dans de nouveaux contextes ne perd jamais de vue l’enjeu essentiel : suggérer, par des installations matérielles ou immatérielles, une qualité d’écoute renouvelée. Entre spiritualité et urgence écologique, le travail de Raphaëlle Duquesnoy matérialise une quête – transformer l’acte d’écouter en geste de soin, de présence et d’espoir.